Fotografía contemporánea por Francisco González Fernández.

Alain Trouilly “Migrant”

Todos somos migrantes. Todos provenimos de otros que en su día tuvieron que dejarlo todo, que vivir en otro lugar, que mudarse de ciudad, que cambiar de trabajo, que buscar uno, que huir de su barrio, de su pueblo o su país. Todos descendemos de otros que a su vez vinieron de otros y de otros y de otros, que tuvieron que hacer lo mismo que todos los demás, que tuvieron que aceptar el abandono, la desprotección, la persecución, el desarraigo y el desprecio o que tuvieron que intentar salvar la vida de sus hijos e hijas y la de sus familias y ellos mismos. Así que todos somos iguales y provenimos de un mismo lugar, el mundo.

Les dejo el texto del fotógrafo Alain Trouilly (1952, Lorraine, Francia) sobre su obra Migrant. No hay nada que explicar, sólo leer y contemplar sus imágenes.

 

I put in my library an old Russian camera, a present of my father on the occasion of my high school diploma. It was this camera that brought me to photography. Very close by is a book. My father had given it a title, and rather curiously a subtitle: “Migrants in transit”. In this book he chronicles the exodus of the inhabitants of Lorraine (a French province close to the German border) in 1939 through the gaze of an 11-year-old child. His gaze. From his wandering, fleeing the German border to seek refuge in France from the inside, an episode remained engraved in my memory. Becoming poor and missing everything, he had gone begging for milk on the farms for his little brother who had just been born. And in this deep France, there were fields, farmers and cows. But there was no milk. No milk for foreigners, for those French who came from elsewhere and called “the refugees”. After many disappointments, a tall black guy appeared in the doorway. He was a pariah, like him, and he shared his milk. My father is the first migrant I have known. I had never thought about this until now, until this series of photographs.
The other, the migrant of today, is an anonymous who populates my daily life. I’m taking his news at breakfast. On the radio, a monochord voice announces the shipwrecks (again this morning), the dead (still eighty this morning) and the missing (another two hundred this morning). Sometimes the tone changes. I learn then that we opened or closed a camp, that we set quotas, that we cannot welcome all the misery of the world… My coffee mug is empty, I turn off the radio. It’s over, until the evening news.
Migrant of yesterday and today, Migrant from here and there, Migrant has a thousand faces. I chose to give him that of a small boat that knocks on our door. He shows us another face, a face that we do not want to see: that of indifference, of distrust, of egoism, of cynicism.
Mine. Yours.

 

J’ai posé dans ma bibliothèque un vieil appareil russe, cadeau de mon père à l’occasion du baccalauréat. C’est cet appareil qui m’a amené à la photographie. Tout près, se trouve un livre. Mon père lui avait donné un titre, et assez curieusement un sous-titre: “les migrants en transit”. Dans ce livre, il relate l’exode des Lorrains en 1939 à travers le regard d’un enfant de onze ans. Son regard. De son errance, fuyant la frontière allemande pour chercher refuge dans la France de l’intérieur, un épisode est demeuré gravé dans ma mémoire. Devenu pauvre et manquant de tout, il était parti mendier du lait dans les fermes pour son petit frère qui venait de naître. Et dans cette France profonde, il y avait des champs, des paysans et des vaches. Mais il n’y avait pas de lait. Pas de lait pour les étrangers, pour ces Français venus d’ailleurs et qu’on appelait “les réfugiés”. Après bien des déceptions, un grand noir apparut dans l’entrebâillement d’une porte. C’était un paria, comme lui, et il partageait son lait. Mon père est le premier migrant que j’ai connu. Je n’y avais jamais réfléchi, jusqu’à maintenant, jusqu’à cette série de photographies.

L’autre, le migrant d’aujourd’hui, est un anonyme qui peuple mon quotidien. Je prends de ses nouvelles au petit déjeuner. A la radio, une voix monocorde annonce les naufrages (encore un ce matin), les morts (encore quatre-vingts ce matin) et les disparus (encore deux-cents ce matin). Le ton change, parfois. J’apprends alors qu’on a ouvert ou fermé un camp, qu’on fixe des quotas, qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde… Ma tasse à café est vide, j’éteins la radio. C’est fini, jusqu’aux infos du soir.

Migrant d’hier et d’aujourd’hui, Migrant d’ici et de là-bas, Migrant a mille visages. J’ai choisi de lui donner celui d’un petit bateau qui frappe à notre porte. Il nous montre un autre visage, un visage que ne voulons pas voir: celui de l’indifférence, de la méfiance, de l’égoïsme, du cynisme.

Le mien. Le vôtre.

 

Foto portada y fotos: de la serie Migrant de Alain Trouilly